HISTOIRES VECUES ETONNANTES

 

Elle « entend » les autres avec ses yeux…

 

Zone de texte:  Un rayonnement se dégage d'elle. Est-ce dû à son sourire cordial, à ses yeux brillants ?

Elle a beaucoup voyagé et parle plusieurs langues.  Pour une Américaine, c’est quelque chose pour le moins inhabituel. Son père est professeur de théologie.

Anastasia est une jeune fille couronnée de succès. Mais avant qu'elle ne commence à me raconter son histoire avec enthousiasme, elle me demande de m'asseoir en face d’elle, de telle manière qu'elle puisse suivre exactement les mouvements de mes lèvres.

Pourquoi cela ? En fait, Anastasia a un problème - elle n’entend rien !

 

En tant que journaliste chrétien, je lui pose quelques questions :

Q. Racontez-moi, dans quel contexte avez-vous grandi ?

R. Je suis née en Angleterre, à Liverpool. J'avais seulement trois semaines lorsque mon père nous a emmenés dans le sud de la France, où il a été chargé d'une tâche missionnaire. Nous sommes une grande famille. J'ai quatre sœurs et deux frères. Je suis toutefois la seule parmi mes frères et sœurs à avoir ce handicap auditif.

Q. Quand vous parlez, on ne constate absolument aucune différence avec les personnes entendantes. D’habitude, la voix des personnes sourdes est rude, grave et pas vraiment développée, parce que celles-ci ne peuvent s'entendre elles-mêmes parler. Chez vous, c'est totalement différent. Votre voix est flexible, aussi bien basse que haute, et même dynamique quand c'est nécessaire - comment est-ce possible ?

R. Sans mon appareil auditif spécial, je ne percevrais rien du tout. Cela m'a pris énormément de temps et coûté bien des efforts d'apprendre à parler. Ma mère, cependant, m'a aidée de manière décisive : elle a enregistré dans un système phonétique chaque son que j'émettais. Et ce système particulièrement sonore m'aidait à classer les sons que j'articulais. Grâce à ce système, les sons que j'émettais, revenaient à moi.
C'est ainsi que, lentement, j’ai commencé à comprendre ce que je disais. Mais cela a demandé beaucoup de temps jusqu’à ce que je puisse parler.

Q. Les autres enfants devaient certainement être bien souvent impitoyables envers vous?

R. Oui, ils se sont moqués de moi et m'ont aussi provoquée. Ils savaient que je ne pouvais pas parler comme eux. Mais avec cet appareil auditif spécial, j'ai peu à peu acquis davantage d'assurance. Dans ce processus d'apprentissage, je ne pouvais toutefois pas me corriger moi-même, car que je n’entendais rien. C'est pourquoi ma mère m'a beaucoup aidée. Au début, je n'osais pas parler. Je craignais que l'on se moque à nouveau de moi ; je ne voulais pas que quelqu'un entende ma voix.

Finalement, j'en suis arrivée au point où Dieu m’a fait comprendre clairement qu'il voulait m'assister dans ma faiblesse.  Finalement, je lui ai dit : " Oui, Seigneur, je sais, je ne suis pas parfaite, mais avec ton aide, je pourrai tout de même parler. " Et à partir de ce jour-là, j’ai aussi commencé à apprendre des langues étrangères.

Grâce à ce système phonétique spécial, un nouveau monde de sons s'est ouvert à moi, comprenant également un système visuel. Certaines personnes pensent qu'il s'agit là d'un langage gestuel. Mais ce n'est pas le cas.

Q. Croyez-vous que d'autres personnes sourdes pourraient parler et s’exprimer aussi bien que vous ?

R. Je sais que cet appareil auditif a permis d'obtenir beaucoup de bons résultats. Mais ma voix, que vous trouvez si belle, est très certainement un cadeau de Dieu. Je l'en remercie de tout mon cœur. Je pense que d'autres personnes sourdes pourraient parler comme moi. Mais ce qui est très important, c'est de faire de nombreux exercices. Beaucoup de personnes sourdes n'ont pas cet appareil spécial et pas non plus quelqu'un avec qui elles peuvent s'exercer jour après jour. Et elles hésitent, en outre, à se servir de leur voix.

Q. Vous avez toujours été entourée par une famille aimante et croyante. Mais n'avez-vous pas, en grandissant, été sujette à la rébellion, étant manifestement différente des autres jeunes ?

R. Combien de fois, désespérée, ne me suis-je pas posé la question : Pourquoi est-ce précisément moi qui ne peut pas entendre et non quelqu'un d'autre ? Et c'est ainsi que, petit à petit j’ai fini par sombrer dans l’amertume, jusqu'à ce que j'en vienne finalement à vouloir me suicider. J'avais à cette époque-là 14 ou 15 ans. Puis j'ai pensé pouvoir compenser ce manque d’audition par des relations et j’ai alors cherché à me faire de nombreux amis. Mais cela ne m’a aidé en rien, car je trouvais toujours, autour de moi, quelqu’un pour me dire : " Ah, tu es sourde ! "

Finalement, quand j’ai pleinement réalisé que jamais de ma vie je ne serai capable d'entendre, j’ai alors, pour la première fois, commencé à réfléchir de manière intensive sur  la souffrance. Pourquoi tant de souffrance dans le monde? Et pourquoi en faisais-je partie ? Je fréquentais alors une école tout à fait normale, pour enfants entendants. Et c'est dans ce contexte que je me suis posé la question : « Quelle est la différence entre un sourd et une personne qui entend ? »  Et j’en suis arrivée à la conclusion : « Oui, il y a effectivement une différence. Dieu l'a voulu ainsi, alors tout est bien ! ».

Nous tous devons nous encourager mutuellement pour comprendre cette différence et l'accepter. Et pourtant, en tant qu'adulte, il m’arrive encore de vivre des moments où je suis en colère à cause de cet état de choses. Mais ensuite, je prends conscience du fait que ce monde n'est pas parfait.  Il y a tant de sortes de maladies et de souffrances ! Cependant Dieu nous a donné la force de les surmonter toutes.

Q. Diriez-vous que vous "entendez" certaines choses, dans votre for intérieur, mieux qu'une personne entendante ?  On dit bien que si l'un de nos sens ne fonctionne pas, les autres font d'autant mieux leur service.

R. Oui, je vis beaucoup par la vue. Je suis dépendante du visage d’une personne, de ses mimiques, de ses paroles que je lis sur ses lèvres. J'ai souvent des maux de tête le soir, quand j'ai parlé pendant des heures avec quelqu'un. Ceci est dû au fait que je dois constamment me concentrer sur ses lèvres. Je pense pouvoir mieux discerner, à savoir quelle sorte de personne j’ai en face de moi, qu’une personne entendante.

Q. Quelle a été votre formation dans la vie ?

R. J'ai fréquenté une école tout à fait normale. Puis mon père a reçu un appel pour être professeur dans une Université de Californie.  Ma famille est par conséquent retournée en Amérique.  Mais pour moi, il me restait encore 2 ans à faire au lycée.  J'ai donc demandé la permission de faire ces deux années en une seule. Cette permission m'a été accordée, bien que cela ne soit pas autorisé habituellement. J'ai alors travaillé avec acharnement chaque jour, de 8 h 00 du matin jusqu'à 10 h 00 du soir et ce, même pendant les vacances.  J'y suis finalement arrivée. Ensuite, avec ma sœur, j'ai fréquenté une Université dans le sud des Etats-Unis où j’ai étudié le russe avec, également comme autres matières, l'histoire, l'économie et la littérature. Après avoir passé mes examens avec succès, on m'a proposé un stage d’un an en Union Soviétique.  Durant cette période, j'ai visité différentes villes dans ce pays et j’ai eu l’occasion d’avoir des interviews avec de très diverses personnes.

Q. Et tout cela en russe bien sûr ! Avec quelle rapidité avez-vous assimilé cette langue ?

R. A l’Université, j'ai appris à lire et à écrire cette langue. Dans le pays même, il m'a fallu deux mois pour m'habituer à celle-ci. Je vivais dans une famille dans laquelle j'ai d'abord parlé l'allemand avec les filles, ces dernières ne parlant pas l'anglais. Il faut ajouter que j'avais aussi appris l'allemand par mes propres moyens. Avec ces filles, nous nous étions arrangées pour prendre un café ensemble les après-midi. Durant ces moments, nous nous entretenions de toutes sortes de choses, et aussi de la foi chrétienne.

Mon professeur d’Université, bien que d’abord tout enthousiasmé par le fait d’avoir une personne sourde parmi ses étudiants, ne se donna cependant jamais la peine de communiquer avec moi.  Suite à cela, je dis à Dieu, un peu en colère : « J’ai fais de mon mieux ici pour parler le russe, mais personne ne veut m'aider ». Puis j’ai fait la connaissance de deux autres familles très gentilles, avec les enfants desquelles je pouvais pratiquer le russe. J'ai également appris le langage russe gestuel. Il est très différent de l'américain. Tout ceci a suscité, un peu partout où je passais, un grand étonnement. Personne n'avait jamais rencontré quelqu'un de sourd maîtrisant plusieurs langues.

On m’a interviewée à la radio russe et ensuite, à la télévision aussi. A cette époque, en Union Soviétique, toute personne handicapée était considéré comme quelqu'un faisant partie d'une classe inférieure. Et maintenant, j'étais là, moi, une Américaine par surcroît, alors que la plupart n'en avait encore jamais vu une.

De retour aux U.S.A., j’ai passé mon doctorat à l'Université de San Diego, en Californie. J'enseigne là-bas depuis cinq ans, en anglais, des écoliers sourds dans leur langue gestuelle. Beaucoup d'entre eux ont des parents qui sont également sourds.

Certains de mes élèves ont été confrontés à ce langage dès leur plus jeune âge et sont, bien  sûr, avantagés par rapport aux autres.

Q. Avez-vous, précisément à cause de votre handicap, vécu quelque chose qui pour vous, a été une expérience précieuse ?

R. Je sais que ma surdité n'est pas visible, contrairement à la cécité. Je sais aussi que mon handicap peut servir à ouvrir les yeux à certaines personnes sur les malheurs des autres. Elles prennent alors conscience de l’existence des handicapés. Mais je constate souvent que beaucoup fuient devant cette réalité. Combien de fois ai-je dit à Dieu : « Certes, Seigneur, je suis sourde, mais je suis contente de ne pas traiter les autres comme ils me traitent moi. » Et parce que je sais ce que cela représente d'être mis à l'écart par les autres, je fais tout mon possible pour donner à chacun le sentiment d'être le bienvenu chez moi. Tout cela m'a rendue plus forte. Parfois, je souhaiterais pouvoir enfin entendre. Mais je sais qu’à vues humaines, c'est impossible et, à vrai dire, je mène à cet égard toujours encore un véritable  combat.

Je sais, toutefois, que je peux me confier en Dieu. Il m'a créée. Et dans toutes les différentes langues que j'ai apprises, je peux transmettre la bonne nouvelle de l'Evangile aux autres. Cette capacité de parler différentes langues constituent le don particulier que Dieu m'a accordé ; c’est ainsi qu’Il m'a bénie au delà de toute mesure et je lui en rends toute la gloire !

Merci beaucoup pour cet entretien.

Extrait d’un magazine allemand
(par Dorothée Hatzakortzian)

 

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